Pourquoi la voix des proches compte-t-elle dans l’évolution du projet de vie ?

On parle beaucoup d’autodétermination dans le champ du handicap. Pourtant, la voix des proches reste souvent le fil invisible qui relie les différentes étapes du parcours des personnes autistes, en particulier des seniors. Ces proches – parents, frères, sœurs, conjoints, amis fidèles – sont parfois les seuls témoins de l’histoire, des envies silencieuses, des petites victoires ou des grandes vulnérabilités. Leur place est sensible, complexe, parfois controversée. Mais elle reste incontournable, surtout dans les moments charnières de la vie adulte et au grand âge.

  • Selon la Fédération Française Sésame Autisme, 85 % des adultes autistes vivent encore chez leurs proches ou dépendent fortement d’un réseau familial (source : sesame-autisme.com).
  • En 2023, un rapport de l’ANESM souligne que 62 % des seniors autistes en France n’ont pas de projet de vie individualisé construit avec l’ensemble des parties prenantes, y compris leurs proches.

Mais pourquoi cette question se pose-t-elle avec autant d’acuité pour les seniors ? Parce qu’avec l’avancée en âge, les projets de vie se complexifient : santé fragile, perte d’autonomie, nécessité d’anticiper l’avenir sans les parents, changements de lieux de vie bientôt inévitables.

La co-construction du projet de vie : un idéal à atteindre, des obstacles persistants

Le projet de vie, selon la loi du 2 janvier 2002, doit être élaboré avec la personne concernée, en tenant compte de ses souhaits. Mais dans la réalité, où commence et où s’arrête la place des proches ? Cette question est centrale dans l’autisme, en particulier lorsqu’on parle de "non-communication verbale" ou de difficultés à exprimer un consentement éclairé.

  • Proches aidants et professionnels ne partagent pas toujours la même vision de l’avenir.
  • Risques de projection (vouloir pour l’autre ce que l’on imagine être bon pour lui/elle).
  • Manque de formation des équipes sur la façon de recueillir l’avis des proches sans marginaliser la personne elle-même.
  • Peurs des familles face à la disparition progressive de leur capacité à accompagner, anticipation insuffisante du "jour où".

Des chiffres pour mesurer l’enjeu

  • Près de 45 % des parents de personnes autistes majeures âgées de plus de 40 ans se déclarent "angoissés par l’avenir" selon une enquête nationale (CRA Midi-Pyrénées, 2022).
  • 1 senior autiste sur 2 ne bénéficie pas de bilans réguliers pour réajuster les projets de vie selon leurs choix et ceux de leur entourage (Fédération Française Sésame Autisme, 2023).

Prendre en compte la parole des proches : modes d’expression et limites

Le projet de vie n’est pas une simple formalité administrative : c’est, ou cela devrait être, un outil vivant, revisité à chaque étape cruciale (entrée en établissement, changement de situation médicale, deuil d’un parent, etc.).

  • La parole des proches s’exprime à travers des conseils, des récits, mais aussi des actes (participation à des réunions, aide quotidienne, vigilance sur la santé...).
  • Des outils existent pour promouvoir leur expression : entretien familial, groupes de parole, questionnaires co-construits avec les MDPH.
  • Une vigilance est indispensable pour que cette parole ne supplante pas celle de la personne, même lorsqu'elle est peu ou pas verbale : observation fine, recours à la communication alternative et augmentée (CAA), respect du rythme et de l’autonomie.

Il existe des exemples inspirants : à Toulouse, plusieurs "espaces ressources familles" permettent aux proches d’être entendus, informés, conseillés lors de l’élaboration du projet de vie d’un senior autiste. Ces espaces associent travailleurs sociaux, ergothérapeutes, familles et parfois les personnes concernées elles-mêmes.

Les limites à reconnaître :

  • Risque de surprotection, d’infantilisation ou d’exclusion de la personne concernée.
  • Difficulté à faire entendre une parole qui dérange (tensions familiales, secrets, différences de point de vue...).
  • Défaillance des dispositifs lorsqu’un proche vieillit, s’épuise ou disparaît : qui prend le relai ?
  • Exemple significatif : selon le rapport IGAS 2020, 38 % des aidants familiaux déclarent ne pas être systématiquement associés aux décisions majeures concernant leur proche autiste sénior, alors qu’ils portent la mémoire de son histoire et de ses préférences.

Valoriser la complémentarité : professionnels et proches, partenaires du projet de vie

Un projet de vie, pour devenir effectif, doit pouvoir reposer sur une alliance solide entre professionnels et proches. Ni l’un ni l’autre ne peut, seul, cerner toute la complexité des besoins, des souhaits, des vulnérabilités d’un senior autiste.

  • Les proches sont de précieux témoins de l’histoire personnelle (habitudes, peurs, passions, stratégies qui fonctionnent).
  • Les professionnels sont garants du respect des droits, de l’écoute active de la personne, et d’une approche éthique sans projection ou emprise émotionnelle.

Concrètement, des démarches sont aujourd’hui encouragées :

  • Désignation d’un “référent familial” lors des instances décisionnelles en établissements (proposé dans certains EHPAD ou foyers de vie spécialisés).
  • Mises en place d’outils d’auto-évaluation à visée inclusive, associant la voix des proches à celle du bénéficiaire, même lorsque celui-ci ne s’exprime pas directement (par exemple, le guide "Mon projet de vie, ma parole compte" du GNCRA).
  • Déploiement de formations à la médiation familiale et à la facilitation pour recueillir des paroles divergentes sans les opposer.

Focus sur le vieillissement : nouvelles questions, nouveaux ajustements

Le vieillissement des personnes autistes pose, plus fortement encore qu’à d’autres âges, la question de la projection dans un futur incertain. Qui continuera à porter les récits, les préférences, les refus – lorsque les parents, souvent personnes de référence, ne seront plus là ?

  • Transmission des savoirs : certains services expérimentent la création de “livrets de vie” transmis entre proches et professionnels, afin d’éviter la perte de mémoire biographique au fil des départs et des décès (voir “Livret Passerelle Autisme” développé par le CRA Languedoc-Roussillon).
  • Appui juridique et social : développer la tutelle ou la sauvegarde de justice en associant étroitement les proches lors des décisions majeures, tout en veillant au respect du consentement et des droits de la personne (source : UNAPEI, 2023).
  • Anticipation : construction de “projets d’après”, avec les proches, pour imaginer les alternatives de vie à l’arrivée du très grand âge, ou lors de la disparition des parents.

La Direction Générale de la Cohésion Sociale (DGCS) rapporte, dans une étude de décembre 2023, que seuls 8 % des seniors autistes vivant en institution disposent d’un projet de transition anticipé, co-écrit avec leur famille et les professionnels. Ce chiffre rappelle l’ampleur du défi à relever.

Recommandations pour mieux intégrer la parole des proches sans jamais effacer celle de la personne

  1. • Organiser systématiquement des temps d’expression dédiés aux proches, en dehors des seuls moments de crise.
    • Utiliser des entretiens annuels, groupes de parole, consultations spécifiques.
  2. • Former les équipes à la co-construction et à l’écoute active, incluant des modules sur l’auto-détermination et la communication non-verbale.
  3. • Solliciter et valoriser les récits des proches dès l’élaboration du projet de vie, et non seulement lors des réajustements ou des urgences.
  4. • Mettre à disposition des outils de médiation familiale pour faire face aux désaccords ou aux conflits de loyauté.
  5. • Anticiper, avec le soutien des MDPH, les projets de transition pour pallier l’absence de relais parental au fil du temps.
  6. • Garantir un cadre éthique et respectueux du consentement de la personne, quel que soit son mode de communication.

Une dynamique collective à renforcer

Reconnaître la place des proches ne signifie pas déléguer le projet de vie, mais bien l'enrichir, l’incarner, l’anticiper. Pour que chaque senior autiste puisse vivre avec ses repères, ses choix - même dans l’expression la plus ténue ou la plus singulière de ses envies. L’enjeu reste collectif : renforcer les synergies, valoriser la pluralité des points de vue, outiller les familles et les équipes. Ce sont souvent les détails du quotidien, racontés par les proches, qui évitent les décisions standardisées et permettent un accompagnement plus juste.

À l’heure où la société peine encore à reconnaître pleinement l’expertise des familles, il est essentiel de soutenir les dispositifs qui favorisent le dialogue, la formation et la transmission, pour que la parole des proches trouve, enfin, toute sa juste place au service de la personne elle-même.

  • Sources supplémentaires : IGAS Rapport Autisme et vieillissement 2020 ; UNAPEI Dossier "Perspectives de vie adulte et vieillissement", 2023 ; Fédération Sésame Autisme, Guide “L’accompagnement tout au long de la vie”.

En savoir plus à ce sujet :

© sesame-mp.fr